Aller au contenu

Le conservatisme Corse

Prouvenco-info.com le 09 mars 2018
Précision : les points de vue exposés n’engagent que l’auteur de ce texte et nullement notre rédaction. Média alternatif, Prouvenco-info.com est avant tout attaché à la liberté d’expression. Ce qui implique tout naturellement que des opinions diverses, voire opposées, puissent y trouver leur place.

« L’appel que je lance n’est que l’écho de l’éternel appel des nations qui ne veulent pas mourir ».

Jacques Chirac, 5 décembre 1976, congrès fondateur du RPR.

Le 22 août 1976, en pleine canicule climatique, la Corse – donc, la France – se réveille ensanglantée.

Pour la première fois en temps de paix depuis 150 ans, on a tiré sur des forces de l’ordre… et des militants de l’Action de renaissance de la Corse (ARC)1 ont tué deux gendarmes.

Cinquante militants emmenés par un médecin bastiais, Edmond Siméoni, ont occupé une cave viticole appartenant à un pied-noir pour dénoncer les discriminations en matière de remboursement de prêts publics dont les insulaires seraient les premières victimes. L’assaut des forces de l’ordre fut fatal.

Condamné à 5 ans d’emprisonnement dont deux avec sursis, Edmond Siméoni, vient d’être le témoin, à 88 ans, de la large victoire de la liste Pè a Corsica, dont le leader n’est autre que son propre fils, Gilles Siméoni. Quarante et un ans sont passés.

Gilles Siméoni, président du Conseil exécutif corse depuis les précédentes élections territoriales de décembre 2015, a fait bondir, électoralement, la liste des « natios » corses (regroupement des autonomistes, majoritaires, dont il est le héraut, et des indépendantistes représentés derrière l’avocat bastiais Jean-Guy Talamoni).

Élu maire de Bastia en 2014, touché par le cumul des mandats, Gilles Siméoni s’inscrit dans la continuité des combats corses depuis plus de 40 ans, violents ou démocratiques.

La liste « natio » a regroupé plus de 56 % des suffrages exprimés au second tour des élections territoriales corses (dont l’objectif institutionnel était la création d’une assemblée insulaire unique, contrairement à l’ensemble du territoire hexagonal, regroupant le conseil régional déjà aux mains des nationalistes et les deux conseils départementaux de l’île).

Réduisant les autres partis, incapables de s’unir et surtout de proposer un projet pour l’île, à la portion congrue, les « natios », comme on les désigne là-bas, ont gagné, malgré ou grâce à une abstention massive (un peu plus de 47 %, soit près d’un électeur sur deux), plus de 20 points en deux ans… D’ailleurs, l’abstention, aussi importante soit-elle, n’a pas empêché la liste du duo Siméoni-Talamoni de gagner plus de 15 000 électeurs, passant de 52 000 à 67 000 suffrages en seulement quelques vingt-quatre mois.

Toutefois, la tentation insulaire à l’endroit d’un vote autonomiste, voire indépendantiste n’est pas nouveau, le croire serait naïf, le vote « corsiste » existe depuis les premières élections territoriales de 1984. Souvent divisé, il n’en demeure pas moins vivace depuis plus de 30 ans. Souvent absent des élections « nationales », il a d’ailleurs fait exception en juin dernier où il a conquis trois circonscriptions corses sur quatre2… Municipales 214, régionales 2015, législatives 2017, enfin territoriales de décembre 2017… Il s’agit plus d’un enracinement électoral qu’un « dégagisme à la française » illustré par les élections nationales de 2017.

La progression du vote nationaliste corse, jusqu’à la victoire – relative – de 20153, puis absolue de 2017, n’est pas liée au hasard des flux et des reflux électoraux que l’on connaît, en France, de manière quasiment systématique, depuis 1981. Elle est liée à un enracinement, à un lien entre un peuple et sa terre, à un phénomène de conservatisme politique.

De quoi cette victoire est-elle le nom ?

La victoire des nationalistes corses est-elle l’aboutissement d’un processus de libération nationale, dans un esprit révolutionnaire ou, plus simplement, le retour du conservatisme comme valeur essentielle d’une population en synergie avec son territoire ?

L’esprit révolutionnaire de la « libération nationale » a fait long feu. La tête de maure, volontiers provocatrice, qui orne le drapeau corse, laisse la place au Dio vi Salvi Regina, l’hymne national de la République corse entre 1735 et 1769, mais aussi chant religieux dédié à la Vierge Marie toujours traditionnellement chanté lors de nombreuses cérémonies. Lors de l’installation du conseil régional, en décembre 2015, dans le public et dans les travées, l’émotion était telle que les gens pleuraient en écoutant cet hymne identitaire. La salle du conseil était en liesse et quand une voix féminine entonne, d’un des balcons, le Dio vi Salvi Regina, l’assemblée entière, tous groupes politiques confondus, se lève pour chanter à l’unisson. Nous sommes loin de l’Internationale et des poings levés.

Les huit élus représentant le Conseil exécutif corse, dirigé par Gilles Siméoni, étaient regroupés en cercle. Le serment, lu en corse, a été récité sur la Giustificazione della rivoluzione di Corsica (Justification de la révolution corse), un livre écrit en 1758 par Don Gregorio Salvini, écrivain, prêtre et intellectuel corse. L’ouvrage est un réquisitoire contre les abus administratifs et judiciaires que les Génois, anciens maîtres de l’île, avaient fait subir aux Corses. Nous sommes loin du Che.

La Corse s’affirme ainsi plus dans une réalité ancrée, identifiée que dans un processus révolutionnaire où certains voudraient la circonscrire4, .comme si la diabolisation des adversaires devait être l’alpha et l’oméga de la vie politique, sur l’île comme sur le continent.

Les fondements de l’identité insulaire.

Plusieurs éléments concourent à ce particularisme corse, qu’il soit de nature géographique, historique, linguistique ou culturel, la Corse préserve ses spécificités.

Géographiquement, la Corse bénéficie d’un particularisme lié à son insularité naturelle : « Nous allons enfin pouvoir devenir la première île de Méditerranée » est une des revendications entendues lors des dernières élections. L’insularité devient une identité protectrice, située à 171 km au sud-est de Menton, sur la Côte d’Azur, à l’ouest de la Toscane (83 km) et au nord de la Sardaigne (12 km), la Corse apparaît comme une terre stratégique. N’a-t-on pas dit, à une époque, que Kadhafi la convoitait en armant certains exaltés de la gâchette, propres à dévoyer le mouvement « corsiste » ? Plus prosaïquement, la préservation du littoral corse est un combat permanent pour la conservation de l’identité géographique corse.

Historiquement, l’Île de Beauté a été cédée, en 1768, à la France par la République de Gènes. La terre corse a une proximité non seulement géographique, mais aussi historique, avec l’Italie. Lorsque la Lega Nord faisant partie, en 1989, du même groupe politique au Parlement européen que les autonomistes corses, n’entendions-nous pas qu’il existait même un financement de l’étranger pour déstabiliser la République hexagonale5 ? L’histoire corse a également ses propres particularités, et il est fréquent que le mouvement nationaliste fasse appel à la figure du général Pasquale – Pascal – Paoli, le Babbu di a Patria (Père de la patrie), tel que le surnommaient les Corses, Sa Constitution corse de 1755 était rédigée en italien et a été utilisée comme un modèle pour la Constitution américaine de 1787. En outre, en 1765, Paoli a fondé dans la ville de Corte la première université de Corse (où l’enseignement a été fait en italien).

Culturellement, la Corse s’identifie, notamment, par une langue d’origine romane, proche de l’italien, largement parlée au sein de la population locale. En effet, même si Pascal Paoli a voulu que la langue italienne soit la langue officielle de sa République corse, une langue spécifique reste maintenue dans l’ensemble de l’île. Les panneaux de signalisation ne sont-ils pas bilingue ? D’ailleurs, une des premières revendications de l’exécutif renouvelé est la co-officialité, c’est-à-dire l’utilisation, pour l’ensemble des documents administratifs, de deux langues. On peut noter que la France s’est toujours refusée à ratifier la Charte européenne des langues régionales et minoritaires6.

Ethniquement, les Corses font figure d’une population issue de Sardaigne ou de Ligurie dont l’insularité prolonge la pérennité. L’ethnie peut trouver son fondement sur la langue ou le maintien des traditions insulaires. La notion grecque d’ethnos recouvre un large concept au sein duquel la corsitude peut s’affirmer.

Administrativement, les pouvoirs publics ont toujours fait de la Corse, un territoire spécifique. La dernière réforme territoriale spécifique s’applique à compter du 1er janvier 2018, la Corse devient une collectivité territoriale unique, administrée par une assemblée territoriale et un conseil exécutif. Il est ainsi significatif que la France, État jacobin, a toujours préservé la spécificité juridique corse en matière, notamment, d’institutions représentatives élues.

Ainsi, aujourd’hui, les « natios » se partagent le pouvoir : à l’autonomiste Gilles Siméoni la présidence du conseil exécutif, à l’indépendantiste Jean-Guy Talamoni la présidence de l’assemblée territoriale. Exit conseil régional et conseils départementaux…

Le vote corse est-il une spécificité en Europe ?

À l’heure des poussées identitaires nationales-régionalistes en Catalogne, en Écosse, en Lombardie, en Vénétie, en Flandre…, il semblerait que certains peuples souhaiteraient distinguer l’État et la nation. Le Royaume-Uni est d’ailleurs constitué, de par sa constitution coutumière, de quatre home nations, ce qui ne choque personne, s’agissant de respecter les différences du Royaume.

L’Espagne dispose de généralités, instituant une forme de confédération issue de la Constitution post-franquiste de 1978.

Les nations d’Europe non-étatiques se réveillent, la plupart d’entre elles ayant fait du slogan de Margaret Thatcher, au début des années 1980, leur cheval de bataille : « I want my money back ». Ce que la Première ministre britannique souhaitait de la communauté européenne (et qu’elle obtient en 1984), le retour de l’argent versé par les Britanniques à son profit, s’avère être le principal slogan des régions riches d’Europe. Rendez l’argent ! semblent hurler les régions favorables à plus d’autonomie aux États centraux, adeptes de la redistribution entre territoires. Qui se souvient des affiches de la Lega nord-italienne vis-à-vis du Mezzogiorno dans les années 1990 ? Personne, heureusement pour l’unité des droites italiennes…

La Corse entre-t-elle dans cette même logique ?

A priori, oui. La Corse se veut nation, pour l’instant intégrée au sein de l’État français. Le débat pour un État multi-national est, à ce jour, fermé, ne l’entrouvrons donc pas.

La Corse porte en elle, les ferments de l’autonomisme : insularité, langue spécifique, particularités juridiques locales…

Mais au-delà de ces ferments marqués par l’identité qu’indique cette homogénéité entre un territoire et la population qui le compose, la Corse a opté pour un conservatisme. A l’heure du dégagisme électoral français, la Corse, tout en rejetant, dès 2015, les partis politiques traditionnels, a rappelé qu’elle souhaitait conserver ses propres références.

Ancrés dans la population corse, représentatifs de celle-ci, les partis corses ont su s’identifier au cœur du peuple insulaire.

Loin des dérives maffieuses et de la violence, les électeurs corses ont surtout souhaité conserver leur identité, leur savoir-vivre, leurs coutumes.

Conservation d’une terre, écologie enracinée, culture affirmée d’un peuple fier, les élections territoriales corses méritent que les Hexagonaux y regardent à deux fois.

Oui, les Hexagonaux ! Pourquoi ne pas utiliser le terme « Français ». Soyons progressistes, Bleus ou Hexagonaux, les Finistériens de l’Europe7 n’en finissent plus de se distinguer. Les Corses, eux, semblent avoir retrouvé un modèle. L’hiver 2017-18 annonce-t-il le printemps des conservatismes ? Car, du Cap corse au golfe de Bonifacio, c’est bien de cela qu’il s’agit pour les Corses : conserver leur pays !

Franck BULEUX
1 Azzione per a rinascita di a Corsica (ARC) en langue corse.
2 Seule la première circonscription de Corse-du-Sud (Ajaccio) a élu un député LR.
3 La liste emmenée par Gilles Siméoni a gagné au second tour dans le cadre d’une quadrangulaire, ne rassemblant « que » 35 % de l’électorat.
4 La liste des indépendantistes de gauche, Rinnovu, toujours solidaire de la lutte clandestine, n’a d’ailleurs obtenue que 7 % des suffrages au premier tour, empêchant la victoire de la liste nationaliste Pè a Corsica, créditée d’un peu plus de 45 %. Aucune fusion, pourtant possible, n’a eu lieu lors du second tour de scrutin.
5 Entre 1989 et 1994, Max Siméoni, leader de l’UPC (Union du peuple corse) siégeait, au sein du groupe arc-en-ciel, avec les élus de la Lega italienne, aujourd’hui partenaires du Front national au Parlement de Strasbourg…
6 La Charte européenne des langues régionales ou minoritaires est un traité européen, proposé sous l’égide du Conseil de l’Europe et adopté en 1992 par le Parlement européen.

 

Crédit photos: DR

 

 


2 réflexions au sujet de « Le conservatisme Corse »

  1. pauledesbaux dit :

    puissions-nous être comme les CORSESFIDELES A LEURS TRADITIONS A LEUR CROYANCE A L AMOUR DE LEUR NATION PACE E SALUTE VIVA A CORSA

    Répondre
    • Jean-Marie Guiglia dit :

      Merci pour votre mail . Je partage votre avis. Pace e Saluta a tutti (saluta comme en Corse du sud)

      Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *