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Les fêtes de printemps à Séville (1/2)

17/04/2017 – 17h30 Séville (prouvenco-info.com)
Alors que se termine la Semaine Sainte à Séville et que se profile la Féria, nous vous proposons le reportage de notre envoyé spécial à Séville, Philippe Lambertin,  qui donne un éclairage différent sur ces fêtes majeures de la péninsule ibérique.

Qui n’a entendu parler de la semaine sainte et de la Féria de Séville ? Des écrivains aussi différents que Théophile Gautier, Montherlant, Carco, Exbrayat, Peyré, Duvivier, Morand… ont décrit ce que les sévillans appellent les « fiestas  de Primavera », les fêtes de printemps.

Un petit peu d’histoire afin de bien comprendre l’origine de ces manifestations populaires avant de les décrire et de tenter d’expliquer leur spécificité.

Célébrée à la fin du mois de mars ou dans le courant du mois d’avril, la fête de Pâques coïncide plus ou moins avec l’équinoxe de printemps. Ce rapprochement suffit à la définir : elle est la fête de l’éternel retour du printemps. Ses origines se perdent dans la nuit des temps ; elle est aussi vieille que notre culture, aussi vieille que les peuples qui en sont les héritiers. Elle marque l’époque où les neiges commencent à fondre, où les rivières sont en crue, où les premiers rayons du soleil recouvrent la nature de vertes prairies, de fleurs et de bourgeons. À cette époque se confirme la bonne nouvelle : le soleil a triomphé du froid, l’hiver est fini, la vie renaît.

Une nouvelle ardeur saisit les hommes, les animaux, et les plantes. Ce sont des fêtes typiquement européennes (le mot « printemps » ne se rencontre pas une seule fois dans la Bible), liée à un climat particulier : transition bien marquée entre l’hiver et l’été. À cette époque de l’année, on célébrait en Grèce les Pyanepsis et les Thargélia, à Rome, les Vinalia, les Robigalia et les Floralia au cours desquelles une des coutumes semble avoir été les processions où on portait en triomphe diverses représentations des divinités du printemps.

Ne pouvant venir à bout de ces pratiques « païennes », le christianisme, comme à son habitude, préféra composer dans l’espoir de tuer le rite de l’intérieur. La fête de Pâques se superposant ainsi aux anciennes fêtes, et l’on décida de célébrer la résurrection supposée du Christ au moment où, depuis toujours, les peuples indo-européens commémoraient par des réjouissances la renaissance du printemps. Cette filiation est aujourd’hui admise, en tout ou partie, par la quasi-totalité des spécialistes.

Séville célèbre la Semaine Sainte et sa foire (Féria) depuis le Moyen Âge à l’instar des grandes villes commerçantes comme Reims, Lyon ou les métropoles du nord de l’Europe.

C’est le roi Alphonse X le sage qui fonda cette foire en 1254 immédiatement après la reconquête de Séville et son repeuplement par des populations venues du nord de l’Espagne, les maures et les juifs se réfugiant dans le royaume de Grenade d’où ils seront chassés à la chute de celui-ci en 1492.

La Féria prendra sa forme actuelle en 1847, c’est-à-dire une idiosyncrasie entre le caractère mercantile et le caractère festif qui se justifie en lui-même comme un moment singulier dédié à la grâce, à la beauté et à la convivialité. Cette dernière tendance  l’emporte très nettement aujourd’hui.

Séville, quatrième ville d’Espagne, fière de ses origines grecques et romaines, mère de mythes qui marquent notre époque : Carmen, Don Juan, enterré à l’hôpital de la Caridad qu’il a fondé, la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb parti des bords du Guadalquivir et dont le tombeau se trouve la cathédrale, Séville se met en scène durant ce mois d’avril et tout un peuple est acteur.

Le reste du monde est un invité à qui est offert des plus grands honneurs, la meilleure représentation théâtrale, mais à condition de ne jamais descendre de sa haute position d’invités, par ce que la grande fête, l’éclatement de ces jours, appartient seulement et exclusivement au peuple qui a su s’inventer un événement si ludique, un style si païen et apostat d’adorer les Dieux dans une sensualité parfaite qui recouvre

Le poème toujours vivant

De l’amour et de la mort

De la peine et de la chance

Mouvements profonds de passion.

La Semaine Sainte commence le dimanche des Rameaux à midi avec la sortie de la première confrérie « La Paz » et se termine le dimanche de Pâques avec la rentrée de la dernière confrérie « Resurreccion de Nostre Senor ».

Entre-temps plus de soixante confréries se seront succédées (elles ne  sortent qu’une fois dans la semaine) quasiment sans interruption surtout à partir du mercredi.

Elles se rendent à la Cathédrale qu’elles traversent de part en part, par les petites rues du vieux Séville. Une partie de l’itinéraire est obligatoire : la très célèbre rue Sierpès, la place de la Phalange et l’avenue Primo de Rivera.

Des gradins et des  chaises sont installés à cet endroit et les touristes louent une place pour admirer le défilé continu des pénitents. C’est bien sûr, la manière la moins intéressante de vivre la fête.

Pour les sévillans, ce qui compte c’est la beauté, l’esthétique. Le mot que l’on entend le plus souvent est « precioso » : joli, précieux, élégant, de bon goût.

Une confrérie doit être vue à tel point de son parcours parce que là, la perspective avec tel monument, l’éclairage, l’étroitesse du passage, le symbole du lieu est « precioso ».

Pour cause de travaux, une confrérie avait dû changer de trajet et passer le long du fleuve. L’année suivante, les journaux publiaient la pétition des habitants de la rue Bétis demandant que la Vierge de la O passât comme l’année précédente, par le pont de San Telmo et leur rue, le long de la rive du fleuve, en raison de la magnificence du défilé reflété par les eaux du Guadalquivir.

Chaque confrérie représente une paroisse, un quartier, un style. Elle est composée d’hommes en cagoule et en soutane d’une couleur spécifique à chacune, brodée d’or ou d’argent aux armes et symboles de la confrérie, qui portent des cierges  énormes, des croix, des ostensoirs, des encensoirs etc.… Et puis il y a les « Pasos », ces immenses reposoirs portés à dos d’homme qui supportent des scènes de la passion du Christ ou qui sont des hommages à la Vierge mère. Les porteurs, les Costaleros, pour la plupart docker du port de Séville, sont dirigés par le Capataz qui se  transforme en « le dieu majeur d’une troupe de communistes qui ne savaient pas qui croyaient en un Dieu » (Antonio Nunez de Herrera).

Les Pasos sont suivies de pénitents encagoulés et qui porte des croix. Il faut imaginer que cette théorie n’est pas constituée de 20 à 50 personnes comme on peut le voir en France. La plus petite des confréries a au moins quatre à 500 membres et les plus importantes comme celle de la Macarena ou la Trianera s’étirent sur des kilomètres avec 2000 à 2500 participants. Ces serpents de lumière dessinent des chemins magiques dans le labyrinthe des rues et nous mènent à une profonde compréhension du sacré.

Prêt de 60 confréries sortent durant la semaine soit une dizaine par jour. Leur parcours dure de huit à dix voire douze heures pour les grandes confrérie du jeudi et vendredi. Et comme elles sortent heure après heure selon un programme précis pendant quasiment huit jours et huit il y a toujours une confrérie dans la rue.

Tout le peuple sévillan est concerné car 30 à 40 000 pénitents ont femmes, enfants, frères, sœurs, parents et tout le monde connaît quelqu’un qui participe à la cérémonie.

Car les confréries ne sont pas des processions. Le Corpus ou la Semaine Sainte à Madrid ou à Miranda de Dioro est d’une procession. À Séville, la confrérie est un enthousiasme marchant par les rues, un quartier mobilisé en ordre de trompettes et de tambour, un fourmillement viscéral avec itinéraire et calendrier fixe.

La procession est une commémoration officielle ; la confrérie est ma fête dans laquelle je me rencontre avec les miens et à laquelle je participe : je sors en Nazareno, je porte le Paso comme costalero, ma fiancée m’accompagne, mes amis me saluent, mon père sortait lui aussi. La confrérie, la fraternité de fête en ordre de marche n’est pas piétiste ni maniérée.

Participer à la confrérie n’implique pas une rupture entre son être et son apparence : durant la semaine sainte et le défilé de la confrérie on continue à boire, à chanter, à rire, à aimer. Dans les confréries, avec leur ordre hiérarchique de majordome, trésorier, questeurs, prieurs, il existe une perméabilité sociale qui fait que le représentant en parfumerie peut occuper une charge à la Table de la Fraternité et un homme d’influence ou un nom célèbre peut se limiter à un rôle d’obscur frère dans la file des Nazarenos.

«  Ni fia ni porfia, ni cuestion en cofradias »

La Semaine Sainte de Séville constitue un événement socioculturel  énormément riche en éléments et en contraste et irréductible, de ce fait, à des interprétations simplistes et unilatérales.

Coexistent durant ces sept jours, la plus grande variété de comportements, attitudes et valeurs.

« Nous pouvons contempler simultanément distinction, ferveur, culture, ignorance, débordements jusqu’à la légèreté parce qu’ils intègrent la fête pieuse, le peuple, la noblesse, la matière et l’esprit, le recueillement et l’orgie confondus et mêlés »( Martinez Kleiser)

Chaque quartier et à l’intérieur chaque sévillan créé et vit sa propre semaine sainte distincte et non moins vraie que celle des autres quartiers et des autres sévillans et complémentaires.

Pour les sévillans, la semaine sainte n’est pas un instrument pour l’obtention d’une fin déterminée qu’elle soit religieuse, politique ou  économique mais l’expression d’une identité culturelle, une affirmation en grande partie inconsciente de la culture traditionnelle à travers un langage d’éléments aussi naturalistes que symboliques. Sa finalité est essentiellement de réaffirmer et rénover une identité culturelle spécifique. La culture traditionnelle andalouse humanise le divin, le sacré à travers sa représentation.

Cela se reflète dans un culte fortement humanisé à des années-lumière de distance de mysticisme ou de miracles, qui font, par exemple, que la Macarena, la Esperanza de Triana, la Estrella, El Gran Poder ou El Cachorro ne sont pas seulement, ni fondamentalement, représentations plastiques, diverses, interchangeables dans leur signification d’une même Vierge ou d’un même Christ mais sont individuellement non équivalentes entre elles et concentrent des dévotions, des identifications, des fidélités et des symbolismes intransférables de l’un à l’autre.

Relation de distance respectueuse avec le Christ, en qui se projette le père humain et de familiarité avec les vierges, qui incarnent les rôles idéalisés de la terre mère, de la fiancée, de la femme.

Incontestablement, le niveau de signification le plus profond est que la Semaine Sainte de Séville est la grande fête du printemps, la réactualisation de la dialectique entre la mort et la vie avec le triomphe renouvelé de cette dernière.

La nature triomphe, la vie ressurgit dans les airs, dans les orangers, dans les lumières, dans les yeux, dans les rues et sur les places après l’hiver et ce triomphe se répète et est symbolisé par les confréries dans les rues, dans la dialectique interne entre les Pasos de chacune d’entre elles et dans la dialectique entre les types principaux de confréries, les plus sérieuses, silencieuses et orthodoxes et les plus allègres, populaires et bruyantes et toutes ensemble elles composent la Semaine Sainte de Séville.

Ainsi, à la pénombre des Pasos de Christ (seulement quatre farols ou lanternes avec une lumière voilée par le verre) succède l’incandescence de Pasos de « Pallios », véritable cathédrale de lumière( plus d’une centaine de cierges) ; face à la sévérité de ceux-là, la transformation de ceux-ci en véritable trône de nature (profusion de fleurs, de lumière, de broderies).

Face au réalisme douloureux des images du Seigneur, l’idéalisation quasi adolescente des Vierges.

Dans une culture aux racines agricoles millénaires, il est logique que ce soit la femme qui incarne la vie et cette croyance s’enracine dans les religions pré chrétiennes de la vierge mère, fête du renouveau de la vie, fête totale, fête qui suppose une véritable exaltation du sensible, du vécu, à travers des milliers de sensations qui touchent tous les sens. Fête pour l’émotion et le sentiment, beaucoup plus que pour l’intellect. Sentiment profondément festif qui n’implique pas du tout l’absence de sacré mais au contraire l’impossibilité de séparer le divin du réel.

Le passage de Pasos donne lieu à des manifestations de ferveur dont la plus typique est la Saeta (flèche en espagnol), chant lancé par un spectateur ou une spectatrice qui exprime son amour et son émotion à l’idole qui passe.

C’est techniquement un champ qui se développe en quatre ou cinq verts octosyllabiques assonacés mais c’est en réalité : Un cri de ton cœur qui au passage de la gorge se transforme en prière.

Philippe LAMBERTIN

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