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Les fêtes de printemps à Séville (2/2)

Séville, 17 avril 2017 (prouvenco-info.com)

Après cette première période de fête, Séville s’accorde une pause : une semaine de repos, semana de descansa, pour repartir de plus belle dans la Feria, la foire.

L’hiver est définitivement mort, la vie triomphe et la fête se déroule dans la plus grande ville temporaire du monde où près d’un million de personnes vont se retrouver pendant six jours et six nuits.

Cette ville est constituée de pavillon de toile appelée « caseta » (petite maison) et qui sont édifiés par une famille, une association, une entreprise, un groupe d’amis, une corporation, un club de sport, etc.… La décoration, assuré par les membres de la caseta  donne lieu à une grande variété mais laisse toujours apparaître une structure identique : une partie visible où l’on danse la « sévillane », danse typique de la fête et une partie à demi cachée où l’on peut manger et bavarder plus tranquillement.

Ainsi, chaque caseta concours à l’animation de la Feria, par sa décoration, sa musique et ses danses et permet aussi de recevoir les amis.

La Feria est une immense fête à la fois privée, ce qui lui donne une grande tenue et publique car chaque sévillan connaît quelqu’un qui a une caseta où il pourra entrer. Il n’y a pas de spectateurs mais uniquement des acteurs : les grands soirs de Féria, tout un peuple danse dans et hors des caseta la sévillane si gracieuse et si esthétique enjolivée par le costume traditionnel que porte la majorité des femmes c’est-à-dire que par centaines de milliers fleurissent les robes andalouses à volants, à pois de toutes les couleurs imaginables.

La journée commence véritablement vers une heure de l’après-midi : c’est le « paseo de caballos », le défilé des chevaux. De toute la contrée, arrivent des cavaliers en tenue de campagne : feutre andalou, petits gilets courts et noirs, chemise d’une blancheur éclatante, large ceinture rouge, pantalon montant haut sur le ventre et superbes bottes de cuir. Le harnachement des chevaux est en merveilleux cuir repoussé et clouté. Ils portent souvent en croupe une sévillane habillée en costume traditionnel et ils déambulent et  paradent de casetas amies en casetas amies.

Les familles nobles ou riches, les éleveurs de taureaux de combats qui sont légion dans le delta de Guadalquivir ont également des attelages à 2,4 ou plus chevaux décorés aux couleurs de la famille de l’élevage et marqués de fers célèbres ou de blason prestigieux.

Et par dizaines, par centaines, par milliers défilent pendant tout l’après-midi dans un concert de grelots, de hennissement, de bruit de fer à cheval sur les pavés, les hommes et les femmes les plus beaux et les plus fiers que l’on puisse voir.

Vers 17:00 17:00 30,un léger reflux s’amorce : les amateurs de corrida, les aficionados se dirigent vers les merveilleuses arènes de Séville : la « Maestranza » superbe écran blanc et or qui ceint la piste d’un sable ocre lumineux typique de Séville appelé albedro (et que l’on retrouve dans tous les jardins publics de la ville). Lieu magique pour le public le plus entendu du monde, car il sait allier une profonde sensibilité esthétique et une connaissance parfaite des règles du combat.

Mais à Séville, la tauromachie est une liturgie. Déjà avant la course, à partir de 5:45, dans la petite ruelle qui rejoint la porte d’entrée des arènes et où les voitures ne peuvent circuler, la  foule attend les toreros pour les toucher, les voir, les encourager et leur dire le respect et l’admiration qu’elle éprouve à leur endroit. Maestros comme subalternes sont salués chaleureusement car tous risquent leur vie. Puis dès le dernier belluaire rentré, il faut vite aller prendre sa place car la corrida commence toujours à l’heure précise : 18:30.

Un exemple peut donner idée de la perception de l’art tauromachie par les Sévillans. En 1986, le lundi de la feria, le cartel, (affiche) était composé de Raphaël de Paula, Curro Romero, Paco Ojeda, devant des taureaux de Torrestrella.

De Paula est gitan, d’humeur fantasque, irrégulier, le plus souvent quelconque ou mauvais mais atteignant une perfection esthétique rarement égalée dans ses bons jours.

Paco Ojeda est un phénomène de la tauromachie, mélangeant des genres de toreo a priori opposé : baroquisme et classicisme. C’est une manière de toréer qui demande un grand pouvoir sur l’animal.

Enfin Curro Romero est de l’idole de Séville, son Don Juan, son Burlador( Trompeur). Dieu  vieillissant, il a fait se pâmer Séville dans des faenas sublimes, toréant comme personne avant lui mais seulement quand l’esprit (le duende) l’habite. Mais quand ce n’est pas le cas, il est l’image vivante de la panique, de la maladresse et du manque de vergogne.

Et ce jour-là, au deuxième toro de la course, chaque matador a donné une série de passes après la pique et ils atteignirent des sommets, chacun faisant étalage de sa classe et de sa personnalité. Le public était debout pour ces 10 minutes de rêve et le lendemain on pouvait lire dans le journal local cet article qui reflète bien le mélange existant dans l’âme des Sévillans entre Semaine Sainte et corrida.

La Trinité (Coreos de Andalucia ;15-4-1986) Curro, Paco et Rafael : trois religions distinctes et un seul credo…Et aux environs de 7:00 du soir, arrivent trois Dieux à Sévillle, et, en 10 minutes, ils dévoilent les mystères de la Trinité du torero.

Arrivent les trois Dieux et ils disent : nous sommes trois personnes distinctes et un seul Art véritable. L’un était de vert et or, l’autre de vert et noir et le troisième de noir et noir.

Je suis le Dieu du Pouvoir, moi celui des Extrêmes Absolus et moi celui du Chant et des Mystères. Maintenant, écoutons la Trinité.

Il y avait au centre de l’arène un diable de quatre ans avec deux péchés mortels au front. Alors, sortit, réservé, la voix éraillée par l’alcool, le Dieu des Chants et des Mystères qui avait des guitares dans le corps et des séguedilles gitanes dans les mains. Et le diable tête basse et rebelle alla purger ses fautes dans le confessionnal de la Grâce.

Et, sortit le Dieu du Pouvoir, courageux, décidé et il parla de la gloire au diable en lui enseignant durant une éternité deux mètres de soie rose.

Et arriva le Dieu des Extrêmes Absolus, négligent, soigneux qui subjugua le diable, juste le temps que celui-ci embrasse mais comment, la toile de la cape.

Et le diable repenti, s’enfuit au centre de l’arène, acceptant la pénitence de prières que les trois Dieux lui avaient imposée.

C’est cela le mystère de la Trinité taurine.

Ensuite, le Dieu du Chant et des Mystères alla de nouveau chercher le diable et lui laissa écrire dans la même figure sept prières ou sept chants ou sept bonnes aventures, je ne sais pas, pour qu’il apprenne la leçon.

À travers cet article on constate que Semaine Sainte et Feria sont deux actes tellement liés que quelquefois on peut se demander si ce n’est pas la Semaine Sainte la fête païenne et la Feria la fête religieuse, s’il n’y a pas surtout de la sensualité dans la magie des confréries et surtout de la liturgie sous le voile rituel des farols,  la courtoisie des casetas et  la corrida.

Après celle-ci, les aficionados se retrouvent, discutent, commentent, refont le travail de l’un ou l’autre des matadors, jugent et décortiquent le comportement des taureaux et des hommes autour d’un verre jusqu’à l’heure de dîner c’est-à-dire onze heures ou minuit.

Le repas fini, retour à la Feria où l’on va chanter, boire et danser toute la nuit, jusqu’au petit matin ou avant d’aller  dormir quelques heures, il faut manger le chocolat avec des beignets : « chocolate con churros ». Ce chocolat si épais dans lequel la cuillère tient debout, merveilleux cataplasme qui aide à digérer les litres de « fino », ce vin  blanc sec de Jerez, boisson reine de la fête qui a été bu toute la nuit.

Et c’est ainsi tous les jours et on ne s’en lasse pas !

La feria est une tradition vivante : certes elle se déroule toujours au même endroit et les casetas  sont semblables depuis des siècles mais la Porte de la Feria est changée tous les ans : elle représente un monument célèbre de Séville différent tous les ans et cette construction s’éclaire le lundi soir à minuit jusqu’à la fin de la semaine, illuminée par près de 60 000 ampoules.

La danse sévillane comprend quatre mouvements qui se dansent selon un ordre immuable mais tous les ans de nouvelles paroles, de nouveaux airs sont créés sur la trame de base. Dès le mois de janvier, les concours sont organisés pour les meilleurs sévillanes de l’année : les chansons candidates se comptent par centaines ; les groupes de musiques modernes participent eux aussi et chantent des sévillanes. C’est la magie d’une ville qui sait mêler sans complexe avec talent et sans état d’âme la tradition et la modernité.

Les fêtes de printemps de Séville sont des fêtes populaires parce qu’elle synthétise l’éthique, l’esthétique, le temps vital et l’atmosphère qui caractérise la ville, et totale car fête du voir, de l’entendre, du sentir, du goût, de la parole et de la musique.

Philippe LAMBERTIN

 

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