Aller au contenu

Marseille la nuit

19 h 30, un samedi, « la nuit est encore molodoï » nous dirait Alex le droug. Une fois les tâches ménagères finies, le travail terminé et le ventre plein, on peut y aller. La nuit offre de nouvelles perspectives : nous partons en chasse. Notre chasse se concentre sur toutes sortes de gibier. Ivresse noble pour les singes en hiver, rencontre pour les curieux et castagne pour les mieux bâtis. Possible d’accorder les trois, mais la maison décline toute responsabilité en cas de problèmes.

La règle des trois B, ce vers quoi tendent tant d’énervés. J’aime la nuit pour son côté authentique et animal. Trop de mectons superficiels et du fric plein les fouilles s’exposent en public, trop de belles dénudées jacassent sur les terrasses des bars « hypes » comme des bars à connotations irlandaises, trop de crapules excitées crachent sur le monde. Je préfère pour ce soir faire l’indifférent. Essayons de minimiser les coups et blessures. Immersion totale et volontaire dans la foule. Entre l’ancien tôlard qui sort à peine de cabane, la princesse de la rue qui pourrait être ta grand-mère, le gosse de riche qui vient de se faire chiper sa voiture sans permis, la dinde maquillée en mode tartiflette et le dealer crasseux, je ne sais jamais lequel est le plus à plaindre. Peut-être est-ce moi qui suis obligé de les écouter je ne sais pas, je ne sais plus.

cet homme est riche comme une forêt, dur comme du granit et habile comme un renard.

Une fois passées les rues connues des services de police et des mecs pas très catholiques, une fois les bars branchés derrière nous, laissons les odeurs et les bruits nocturnes investir nos cœurs éreintés et fatigués d’une semaine trop longue. Un gars m’accoste, ma pinte est encore pleine, il n’est que 21 h. Il me raconte ses péripéties du week-end dernier, il a ce contact que j’aime, celui de ceux « qui tutoie les anges », celui du type qui t’envoie six phrases d’attaques à la seconde, celui qui entretient un argot des familles et qui te serre la main version bûcheron. Avec le style et la manière, le fond est plus savoureux. Bien loin des gus convenus en tenue de soirée, chemises cintrées et chaussures pointues, cet homme est riche comme une forêt, dur comme du granit et habile comme un renard.

 

 

marseille la nuit prouvenco info

 

Avec un parquet chauffant, on ne tremble pas d’effroi.

Marseille nous réserve bien des surprises. Nous qui nous attendions, une fois encore, à passer une soirée comme il y en a trop les samedis soirs, nous voilà agréablement flanqués par terre, par cette ville qui n’arrête pas de distribuer coups de genoux et torgnoles à ces habitants ou aux étrangers de passage. De jour comme de nuit, la Cité phocéenne t’attaque et te plante face à des choses inouïes. Des choses tristes ou belles. Violentes ou douces. Dans les égouts comme au sommet de Notre Dame de La Garde, tu as droit à un spectacle unique. Suffit d’être sensible, de savoir trouver beauté et charme dans le chaos et la poussière. Je n’en peux plus d’entendre les mêmes andouilles qui dégueulent connerie sur connerie. Ceux qui te disent que « la ville c’est l’enfer », que « nous ne sommes plus en sécurité les enfants et nous » et que « la vie à la campagne est bien plus saine »… Ces gens, perdus dans leurs rêveries n’ont pas finis de râler. Pour eux, mieux vaut fuir que résister, mieux vaut cracher sur les plaies béantes d’une ville à l’abandon que de panser ses blessures. Déserter est bien facile. Une fois dans leur logis, dans la France profonde, ils pourront vomir leurs aventures : agressions, pollution, rats, gay pride, islamisme radical, clandestins, roms, Mc Donald, chauffards, gauchistes et grèves des transports en commun. Là-bas ils se permettront d’ouvrir leur gueule et de réclamer plus de changements dans leur village de riches retraités. Ils se trouveront utiles et on parlera d’eux. Car ils étaient absents lorsque des commerçants se faisaient braquer au Desert Eagle 5.1, muets lorsqu’on criait sur la Cannebière que la famille traditionnelle n’est que poison, enfermés chez eux quand on consacrait plus d’argent pour des projets « artistiques » que pour les écoles et le froc baissé devant les sales gosses qui insultaient leurs femmes. Ah ! c’est sûr que dans leur salon, les soirs où l’on recevait, les « bougnoules », les « cégétistes », le Maire et les employés de la RTM en prenaient plein la figure. Avec un parquet chauffant, on ne tremble pas d’effroi.

 

Eux et cette fille qui aime la bière blanche, le billard et le tartan de mes vestes.

Les chants de mes compagnons de nuits, mes drougs, m’arrachent de ma torpeur. Ce sont les seuls à pouvoir me sortir de ces moments où je suis amorphe, absorbé par mes pensées pessimistes et destructrices. Eux et cette fille qui aime la bière blanche, le billard et le tartan de mes vestes. Mon interlocuteur est parti, sûrement à la recherche d’un autre jeune à sauver, un autre type à qui donner les imaginations amoureuses, l’espoir de vaincre et la volonté de crier. Surtout de crier. Car ces Veilleurs pullulent dans les rues. Tels des bergers, ils sont là, immobiles et partout à la fois. De tous âges, ils t’abordent et te tirent de la merde. Ils t’invitent à « se moucher dans les étoiles ». Ils te parlent de l’Ancien Temps, celui où les marseillais connaissaient les quartiers, où les vieillards transmettaient leur savoir. Le Temps de la continuité. « Peut-être que les jeunes comme tes collègues et toi étaient plus nombreux, me disait-il, maintenant ils ont tous des machins dans les oreilles et boivent tous des Monaco de femelles dans les bars ». Nous sommes passés de la pétanque à Twitter selon lui.

Mon verre est vide. Un reste beige clair de mousse glisse sur les parois. Il est temps de partir à la chasse aux images et souvenirs. Ce soir, nous tuerons le clair de lune.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *