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Scandale Atmel – LFoundry : la faillite du système ultra-libéral

L’année 2014 est une nouvelle année noire pour les entreprises françaises : les estimations les plus « réalistes » prévoient plus de 60 000 défaillances d’entreprise.

La Provence n’est malheureusement pas épargnée, et le récent exemple de la liquidation judiciaire de l’usine LFoundry de Rousset vient confirmer ce triste bilan. Prouvenço-info a souhaité faire le point sur ce scandale industriel, qui aurait sans doute pu être évité.

Le rêve de la « Silicon Valley » provençale

C’est à la fin des années 70 et au début des années 80 que l’embryon de la « Silicon Valley provençale » s’établit à Rousset, au pied de la montagne Sainte-Victoire. Plusieurs entreprises des secteurs de pointe comme Thomson, Gemplus, ST-Microelectronics s’y développent. Parmi ces entreprises, European Silicon Structures(ES2) possède une usine de fonderie de composants électroniques : c’est cette usine qui sera rachetée en 1995 par l’américain ATMEL.

Grâce à ses fonds propres, mais également à des aides publiques conséquentes (257 millions de francs d’aides publiques de l’État et des Collectivités territoriales), le site de Rousset prospère. Mais la crise financière de 2008 provoque un ralentissement des commandes. Conséquence : un premier plan de licenciement, puis un second en 2010.

Ces plans de licenciement s’opèrent de manière brutale. Les nombreux techniciens et opérateurs de l’entreprise partent sans transmettre leur savoir, entraînant une importante perte de compétence. Certains salariés attribuent également ces licenciements à un changement dans la stratégie du groupe du fait de l’éviction à la tête de l’entreprise de l’industriel Georges Perlegos, fondateur d’Atmel, au profit du financier Steven Laub.

Atmel LFoundry  Prouvenco Info 4

L’illusion de la « Deutsche Qualität »

Atmel se tourne désormais vers le marché asiatique, bien plus rentable pour fabriquer ses composants et revend en 2010 l’usine de Rousset pour 1 euro symbolique (probablement pour éviter un troisième et coûteux plan de licenciement) à l’Allemand LFoundry.

D’après Paul M.*, ancien salarié de l’usine que Prouvenço-info a pu interroger, « l’annonce du rachat du site par l’Allemand LFoundry a été plutôt bien accueillie par les salariés, croyant pouvoir compter sur la fameuse qualité allemande ». Cette impression est d’ailleurs renforcée par l’attitude désinvolte des cadres supérieurs allemands de l’entreprise, qui d’après notre contact, n’hésitent pas à « s’équiper d’iPhones derniers cris aux frais de la société française ».

Cet « état de grâce » dure jusqu’au mois d’avril 2011, date à laquelle toute demande d’achat supérieure à 1000 € (du matériel de remplacement des machines en passant par l’encre et les feuilles des imprimantes) est soumise à validation de la maison mère allemande.

Les causes de la faillite du site

Que se passe-t-il en 2011 ? D’après Paul M., « le fonds de roulement de l’entreprise, d’un montant d’au moins 20 millions d’euros, aurait été dérobé au profit de la maison mère allemande, d’où l’énorme problème de trésorerie pour le site de Rousset ». Sans pouvoir confirmer cette affirmation, nous suivrons de près l’évolution de la plainte déposée par la CFDT fin 2013 contre LFoundry, pour abus de biens sociaux, après la disparition de 20 millions d’euros des comptes. Par ailleurs, selon notre contact, « des salaires d’un montant de 200 000 € étaient envoyés tous les mois en Allemagne pour rémunérer les cadres ». Une justification du niveau élevé de ces salaires est demandée à chaque réunion du CE de l’usine de Rousset, en vain …

Atmel LFoundry  Prouvenco Info 3

Ce trou gigantesque dans la trésorerie de l’entreprise provoque l’arrêt de la maintenance préventive. Dès lors, un cercle vicieux se met en place : la moindre panne cause l’arrêt de la production et par conséquent l’augmentation des délais de livraison auprès de clients qui perdent confiance et se tournent vers la concurrence.

Un autre scénario aurait pourtant été possible. Un nouveau produit, le LF110, était alors en cours de finalisation, et aurait été opérationnel quelque 9 mois seulement après la fermeture de l’usine. Mais pour que l’entreprise ait eu les moyens d’attendre, il aurait fallu un État stratège, qui n’ait pas craint d’investir dans des technologies de pointe. Il aurait fallu aussi sans doute une dose de protectionnisme, afin de contrebalancer la concurrence asiatique.

Enfin, il aurait fallu que les produits fabriqués par les nouveaux esclaves des pays « émergents », sans normes sociales, sécuritaires, ni environnementales, ne soient pas mis au même niveau que ceux issus de la fabrication française et locale. Mais cela va à l’encontre du dogme de « la concurrence libre et non faussée » de l’Union Européenne.

Un drame humain avant tout

Mais au-delà de la disparition d’une industrie de pointe dans une région déjà particulièrement sinistrée (11.2 % de chômeurs en 2013 en Région PACA), c’est avant tout un drame humain qui s’est joué.

Il est important de rappeler l’insupportable incertitude dans laquelle étaient plongés les 600 salariés de l’usine pendant des mois. Les techniciens ont subi une pression extrême. En effet, lorsqu’une machine tombait en panne, certains d’entre eux allaient jusqu’à « piller » des machines opérationnelles  de leurs pièces pour réparer les leurs, défectueuses. Ce qui contraignait les responsables à cacher les machines sous des « bâches ».

Paul M. a retrouvé un poste d’ingénieur, au bout de six mois. Mais il est l’un des rares. Des collègues de son service, seuls 30 % ont pu se repositionner sur le marché de l’emploi.

Mais que reste-t-il, sinon le désespoir, à ceux qui, à 40 ou 50 ans, ont été licenciés après avoir servi leur société pendant plus de 20 ans ?

* Le prénom a été changé.

La rédaction.

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